Le swing de l'âme

A l'heure des e-mails et de la 3D en temps réel, la radio
reste un média passionnant, souple et léger, dont les
coûts de production réduits autorisent des audaces impensables
à la télé. Les technologies numériques lui
ouvrent de nouvelles perspectives. Pourtant, en 25 ans, la multiplication
des FM n'a apporté qu'une homogénéité bien
tristounette au paysage radiophonique.
Depuis onze ans, "La Planète Bleue" ouvre une brèche
dans le monolithe de la FM, comme un courant d'air sans poussière.
Ce programme hebdomadaire, diffusé dans toute l'Europe par satellite
et dans le monde entier sur le web, inaugure une nouvelle écriture
radio : le film audio. Un travelling sonore autour du globe, qui n'hésite
pas à mélanger les sons les plus novateurs aux musiques
les plus primitives, ponctué de petites histoires futuristes
truffées d'infos. La réalisation de l'émission,
très ambitieuse, est plus proche du cinéma que de la FM.
S'il existe une science-fiction musicale, en voici les premiers indices.
Rencontre avec Yves Blanc, producteur de "La Planète
Bleue". Voyage dans une autre dimension.
D'où vient "La Planète Bleue" ?
Comment en vient-on à créer une émission à
contre courant de tout ce qui se fait aujourd'hui à la radio
?
Oh, c'est simplement une passion pour l'innovation. Tout ce
qui a trait au futur me passionne, notamment dans le domaine musical.
En fait, c'est le résultat d'une recherche sur la radio et
le disque. En France, le constat est simple : aujourd'hui, toutes
les radios font la même chose. Il n'y a ni création,
ni découverte. Le paysage radiophonique est consternant.
Quel dommage ! Il y a tant à faire... Quant au monde du disque,
il est totalement sclérosé. Tant au niveau des musiciens,
des médias que des maisons de disques. Il ne se passe quasiment
plus rien chez nous. D'ailleurs, il n'y a pas une semaine sans qu'on
me demande : "Alors, qu'est-ce qui est sorti d'intéressant
ces temps-ci ?" C'est le problème n°1 des gens
qui rentrent chez un disquaire : "Mais qu'est-ce que je
pourrais bien prendre ?" Il faut bien avouer que les médias,
en matière d'accompagnement au choix, font mal leur travail.
Pour choisir un disque aujourd'hui, il faut être professionnel
! Je passe ma vie à écouter, à chercher, à
débusquer ce qui se fait de nouveau et d'intéressant
aux 4 coins du monde. Et, honnêtement, je ne trouve pas des
trucs exceptionnels tous les jours... La conspiration médias
/ showbiz lamine la création musicale. Faillite de la créativité
et terrorisme marketing. C'est la même histoire que dans l'industrie
automobile : on ne sort plus que des caisses à savon sans
saveur, formatées de près, toutes semblables. Les
projets futuristes restent dans les dossiers. Et les artistes doutent
sérieusement. Et, tu sais, un musicien qui doute... ses compositions
s'en ressentent rapidement. Les gens sont fatigués d'entendre
toujours les mêmes niaiseries. Il y a aujourd'hui une majorité
silencieuse, qui ne descendra jamais manifester dans la rue mais
qui représente un socio-style considérable, parfaitement
méprisée par les médias et le marketing, et
tout à fait disponible à d'autres sons, à d'autres
créations.
La réaction des auditeurs semblent te donner raison.
On a été les premiers surpris. Au début,
on pensait qu'un programme aussi novateur mettrait quelques semaines
à trouver une audience. Pas du tout ! Ça a pris tout
de suite. Aujourd'hui, c'est incroyable. Des gens cessent toute
activité le dimanche à midi ! J'ai rencontré
des auditeurs qui enregistrent et collectionnent toutes les émissions
en numérique. On a appris qu'il y a des trafics de cassettes
! Des peintres travaillent à l'écoute de "La
Planète Bleue", des musiciens composent juste après
l'émission. J'ai été contacté par des
auteurs de roman, de CD-Rom, des gens de l'image, des gens qui montent
des expos, des agences de pub, des bars... A en croire les médias,
tout le monde voudrait n'écouter que les mastodontes du compact.
C'est faux ! Il est urgent de jeter des passerelles entre les créateurs,
les vrais, et les auditeurs. Il est urgent de ré-enchanter
la radio.
... d'où l'idée de "La Planète
Bleue" ?
Exactement. Parce que des musiques novatrices, en fait, on
en fait partout. Au Tadjikistan comme en Espagne, à Bruxelles
comme à Varsovie. Même au Brésil, c'est dire
! Simplement, ces artistes n'avaient aucun droit de citée,
jusqu'à présent, dans nos médias. Ils trouvent
aujourd'hui leur espace sur "La Planète Bleue".
Mais ces musiques ne sont-elles pas souvent difficiles
ou ennuyeuses ?
Pas du tout ! Je fais très attention à ça
! "La Planète Bleue" n'est pas le territoire des
ethno-musicologues ou des musiques concrètes ! Au contraire,
ça reste toujours easy listening. Il ne s'agit pas
de se prendre la tête entre spécialistes, il s'agit
de découvrir ce qui se fait de nouveau et d'intéressant
autour du globe. Dans le monde entier, si tu cherches vraiment,
tu trouves des musiques nouvelles passionnantes, séduisantes,
une vraie source de plaisir. Des musiques qui s'adressent simultanément
au corps et à l'âme. C'est précisément
pour cette raison que je développe la collection de disques
"La Planète Bleue", qui propose un panorama mondial
des musiques novatrices les plus somptueuses.
Quel est ton regard sur la production musicale d'aujourd'hui
?
C'est un strabisme divergent ! Evidemment, en première approximation,
la situation est plutôt navrante. Le laminage dance est
franchement sinistre. La techno, c'est la disco d'hier, les beaufs d'aujourd'hui.
Les néo-beaufs. La pensée clone. Bien sûr, la musique
technologique me passionne. Mais pas celle-là. Actuellement,
une vague se lève en Angleterre, post-dance, technologique mais
pas techno, passionnante. Ce qui vient de l'Est est très intéressant
aussi : les pays de l'Est disposent maintenant de notre technologie,
computers, samplers et tout et tout, mais ils s'en servent différemment.
En Extrême-Orient également : à Tokyo, il y a des
chercheurs étonnants, comme Haruomi
Hosono ou Aoki
Takamasa, un swing splendide. Ou sur l'Ile de Pâques ! Ils
font toujours de la musique, là-bas...
Où vas-tu chercher ces musiques incroyables et toutes
ces histoires futuristes ?
C'est une double recherche. Pour ce qui est des infos, les thèmes
abordés sur "La Planète Bleue" sont très
vastes : ça va des nouveaux objets aux nouvelles mentalités.
Ou, disons plutôt, des prochains objets aux prochaines mentalités.
Je lis beaucoup de presse scientifique du monde entier, je rencontre
des chercheurs, des créateurs, des artistes. Pour ce qui est
de la musique, il n'y a pas de recette ! Ou plutôt, la recette,
c'est la multiplication des sources. J'ai toujours une oreille à
l'affût, aux aguets, à l'écoute, disponible. Je
travaille avec les maisons de disques, bien sûr. Enfin... la plupart.
Mais j'ai mon propre réseau. Je reçois des disques du
Japon, des Etats-Unis, des pays de l'Est, des disques qui ne sortiront
jamais ici. Et il faut rendre hommage aux musiciens qui me confient
leurs enregistrements, souvent bien avant l'édition — ou
qui ne sortiront jamais. Aujourd'hui, avec les CD-R, c'est facile. Mais
il faut une sacrée confiance pour le faire. Un grand merci à
eux, les Steve Shehan,
Yello, Shimizu,
Martin Meissonnier,
Michel Redolfi, Wasis
Diop, Bony Bikaye,
Farrah Diod Of Antifog, Holger
Czukay, Ray Lema et
tous les autres. C'est une part considérable de "La Planète
Bleue".
Existe-t-il des sons récurrents sur "La Planète
Bleue" ?
Bien sûr : le son de la pluie, les vagissements du nouveau-né,
les conversations des cosmonautes, la vibration ancestrale de la
peau des tam-tams, les frémissements informatiques de la
science-fiction, le son des océans, le chant des baleines...
L'acoustique est à l'océan ce que la lumière
est à l'espace.
Quelles ont été les réactions des
radios quand tu leurs a proposé "La Planète Bleue"
?
En fait, Jean-Claude Arragon et Blaise Duc de Couleur3 m'avaient
demandé de réfléchir à un nouveau concept.
Je leur ai pondu un truc d'autant plus ambitieux que j'avais la
certitude de ne jamais le réaliser, puisqu'à l'époque
je bossais pour Megamix, et mon planning craquait aux coutures.
Quand ils ont reçu mon topo, ils ont dit : "OK,
on prend !" et moi, je leur ai répondu : "Super,
mais j'ai vraiment autre chose à faire !" (rires)
Quand Megamix s'est arrêté, je les ai rappelés.
Ils étaient toujours partants. Ce ne sont pas des gens banals.
Cette radio est unique. Ça fait 25 ans qu'on dit que Couleur3
est la meilleure FM d'Europe, mais je crois que cette réputation
dépasse aujourd'hui les frontières du vieux continent.
Tu n'en es pas arrivé là par hasard, ton
parcours est très... multimédia !
On peut le dire comme ça ! J'ai essayé d'innover
à la radio depuis une quinzaine d'années ("Fondu
Au Noir" à Radio France, "Culture Club" sur
France Inter, "Les Aiguilles Dans Le Rouge" sur Nova,
"La Planète Bleue" sur Nova, Couleur3 et Radio
Canada, "Les Coins du Globe" sur Radio Suisse Romande
- La Première). J'ai été coloriste d'antenne.
J'ai beaucoup travaillé sur la rythmique des émissions
et des magazines. Ensuite, j'ai été rédacteur
en chef à Megamix, sur Arte, pendant 5 ans. Ça a été
un travail énorme, une expérience palpitante, très
enrichissante, notamment pour le contact avec les musiciens. Pas
mal de presse écrite, Canal +, les agences, Radio Canada...
Mais le gros du boulot reste "La Planète Bleue".
C'est une recherche permanente.
Tu termines actuellement ton premier roman, une histoire
résolument tournée vers l'avenir.
Oui, ça s'appelle "Les Guetteurs Du Passé"
! (rires) C'est l'histoire d'un historien. Un historien d'un type
un peu particulier, puisqu'il vit au troisième millénaire.
Comme la plupart de ses confrères, il s'est spécialisé
sur une période bien précise du passé. Son
époque de prédilection, c'est le changement de millénaire.
Mais pas le passage du premier au second ! Sa spécialité,
c'est la transition entre le second et le troisième millénaire.
La période dont parle cet historien est donc précisément
la nôtre, ainsi qu'un futur proche.
C'est de la science-fiction ?
Pas du tout ! C'est une fable d'aujourd'hui. Car le recul dont
dispose cet historien lui autorise un regard un rien particulier,
un doigt décalé, malicieux et sombre, sur notre monde.
C'est de la social-fiction. Ou plutôt, de la social-vision
!
Ton bouquin a-t-il un rapport avec "La Planète
Bleue" ?
Je suis mal placé pour le dire. Pierre Charvet, le patron
de l'Ecole de Musique Informatique de New York, qui vient de lire
le manuscrit, affirme que "La Planète Bleue" est
la bande son des "Guetteurs Du Passé". Mais bon.
C'est sa vision.
Quel est l'impact des nouvelles technologies sur une émission
comme "La Planète Bleue" ?
Enorme et minuscule à la fois. Enorme parce que l'émission
est faite en virtuel. Je suis très sensibilisé au
virtuel, j'ai été l'un des premiers journalistes à
monter en virtuel à Paris. L'ensemble de l'émission
est réalisée sur station ProTools et sera bientôt
diffusée en numérique par le DAB (Digital Audio Broadcasting).
Ce sera digital du producteur au consommateur, puisque j'enverrai
l'émission par ADSL depuis mon studio numérique dans
les montagnes jusqu'à la station, qui diffusera en numérique
par satellite. La forme deviendra aussi virtuelle que le fond...
Mais il ne faut pas oublier une chose : tout le temps que tu passes
face à un écran, tu ne le passes pas à écouter
la nature. Moins tu as de choses à dire et plus tu t'intéresses
à la mise en œuvre, à la technologie.
Entretien Hélène Racaille
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